Il est vrai que notre vie de frère interroge, suscitant divers sentiments selon les personnes. De nombreux préjugés ou stéréotypes courent ainsi ici et là, tant notre vie de frère est finalement mal connue ou mal comprise. Ce sont donc ces aspects que nous abordons dans la série d’articles que nous ouvrons aujourd’hui et qui s’intitule ‘Est-il vrai que les frères…‘. Cette série est donc l’occasion pour nous d’éclairer notre vocation de frère franciscain… avec parfois un brin d’humour! Nous reprenons en cela une série en sept épisodes initiée par nos frères italiens et dont nous vous proposons notre propre traduction. Aujourd’hui donc, premier épisode : est-il vrai que les frères sont enfermés au couvent ?
Mais, quel est le sens de ‘rester enfermé au couvent’ ? Serait-ce qu’un frère vivrait en « prison » ? Cette idée vient de la confusion entre deux vocations, similaires sur certains points, mais aussi bien différentes : celle du moine et celle du religieux (ici, le frère franciscain) !
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Les moines et les moniales, en effet, mènent leur vie de consacrés presque exclusivement à l’intérieur du monastère (entre prière et travail), dans un lieu volontairement « fermé » et stable.
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Les frères franciscains (comme tous les religieux/ses) vivent dans un couvent, qui est par nature un lieu ouvert et dynamique (le mot vient du latin ‘con-venire’ qui signifie ‘se retrouver ensemble’). Il s’agit donc d’un lieu où les frères (et pas seulement eux!) se rencontrent, dialoguent et construisent des projets, pour ensuite… repartir. Le couvent est donc un lieu d’arrivée et de départ. Pour aller où ? Pour vivre parmi les gens, partager l’Évangile, se faisant proche de chaque homme et de chaque femme. L’itinérance et la mobilité sont donc des caractéristiques propres aux franciscains.
Cependant, déjà du temps de Saint François, qu’un consacré puisse aller et vivre dans le monde était loin d’être la norme. D’ailleurs, celui-ci, au début, n’était pas certain qu’il fallait adopter ce qui était alors un nouveau style de vie et il discerna. Voici ce qu’écrit Saint Bonaventure, racontant la naissance du tout premier couvent franciscain, Rivotorto (LM 4, 2-5) :
« Là, ils commencèrent à se demander s’ils devaient vivre parmi les hommes ou se retirer dans la solitude. […] Saint François demanda à Dieu par une instante prière de lui révéler le bon plaisir de sa volonté. La lumière lui vint encore du ciel, et une révélation lui fit comprendre sa mission divine : […] Il choisit donc de vivre pour tous les autres et non pour lui tout seul. […] Il s’installe avec ses compagnons dans une chaumière abandonnée (Rivotorto) près d’Assise, pour y vivre selon leur règle de pauvreté dans le travail et le dénuement. […] Héraut de l’Évangile, il parcourait cités et bourgades, annonçant le royaume de Dieu, non pas dans le docte langage de la sagesse humaine, mais par la vertu de l’Esprit-Saint ».
Et en effet, François écrira lui-même à tous ses frères :
« Écoutez, fils du Seigneur, mes frères […] Proclamez que le Seigneur est bon ; tout ce que vous faites, faites-le à sa louange. Car s’il vous a envoyés dans le monde entier, c’est pour que, de parole et d’action, vous rendiez témoignage à sa parole et que vous fassiez savoir à tous qu’il n’y a de tout puissant que Lui. » (Lettre à tout l’ordre, 5-9)
C’est pourquoi, nous aussi, 800 ans après, nous vivons dans notre couvent en fraternité, nous y prions ensemble plusieurs fois par jour, mais nous sommes aussi « en sortie » chaque jour dans les lieux les plus variés : maisons, paroisses, écoles, hôpitaux, prisons, dans la rue, les sanctuaires, les communautés et même dans des terres de mission lointaines. Le frère franciscain est toujours « un pèlerin et un étranger » comme le disait Saint François. On entend aussi souvent : « Oui, mais vous les frères, vous vivez en dehors du monde, vous ne connaissez pas les problèmes des gens ! » Et il est vrai que dans un couvent, il n’y a pas d’enfants qui vous réveillent au milieu de la nuit, ni les réalités propres à la vie de famille (le travail, l’école, les enfants, …). Pourtant, si nous regardons notre vie franciscaine :
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Confesser, écouter, consoler, accompagner des personnes pour les orienter vers Jésus nous fait réellement ‘toucher’ les vrais problèmes des gens ;
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Parcourir les couloirs d’un hôpital, les cellules d’une prison, s’occuper des pauvres… nous amène à rencontrer les blessures les plus profondes de notre humanité ;
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Être dans les écoles ou les paroisses, entrer dans les maisons, partir en mission au nom de Jésus, nous confronte à la réalité la plus concrète de la vie, de chaque homme ou femme, jeune ou plus âgé(e) ;
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Et, dans notre prière quotidienne, nous présentons à Dieu les souffrances réelles des personnes et celles du monde tout entier.
Ainsi, quand on demandait aux premiers frères où se trouvait leur cloître, ils conduisaient la personne sur une colline et lui montraient la terre à perte de vue, en répondant :
« Notre cloître, c’est le monde ! »
(SacCom 63)
Oui, le monde entier est le cloître du frère franciscain ! Et s’il y a des barreaux, s’il y a des prisons dans ce monde pauvre et bien-aimé, c’est justement là que nous voulons aller, pour y porter le Seigneur Jésus, le placer au milieu de son peuple, et le laisser faire ce pour quoi il est venu :
« Libérer les prisonniers ! » [Luc 4,18]
C’est notre vocation, notre mission.
Vous pouvez retrouver la version italienne de cet article ici.
